Histoire des pensées sociales

Sociologie par Yves Fricker

 

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Lectures obligatoires:

Montesquieu:

- Les lettres persanes, Gallimard, Paris, 1972

Lettres 11 à 14, 24, 26, 28 à 30, 48, 85, 88 à 90, 99, 141, 146, 161

- De l'Esprit des lois, Gallimard, Paris, 1995

Préface; Livre 1 à 3, Livre 11 et Livre 19

Comte:

Marx:

- Philosophie, Gallimard, 1994

Le manifeste du parti communiste; "avant-propos" à la "critique de l'économie politique" [pp. 486-492]; Postface de la seconde édition allemande du Capital; bref extrait du Capital

Plan du cours:

1. Hegel, CNN et le mur de Berlin

2. Montesquieu

3. Comte et Marx


1. Hegel, CNN et le mur de Berlin

Cette introduction a pour objectif a pour objet de montrer ce que peut être l'objet de la sociologie.

Le 8 novembre 1989, CNN retransmet des images banales, celles de l'escalade d'un mur, mais qui revêtent une grande importance pour certaines générations et qui sont d'une grande signification pour ceux qui ont des notions d'histoire. Un exemple semblable est à prendre deux siècles plus tôt lorsque Kant apprit la prise de la Bastille.

Quels ont été les réactions des médias et des intellectuels à cet événement. Tout d'abord les médias qui n'ont fait que repasser encore et encore les images de ce mur qui fut à la fois un symbole et une entreprise policière. Le symbole était celui du partage de Berlin, le coeur contradictoire et déchiré de l'Europe qui se remet à battre en ce mois de novembre 1989. Les médias nous ont saturé d'images et la télévision a doublé l'événement par d'autres comme celui de "The Wall '90".

Est-ce que la réaction des intellectuels a été différente? Non! Ils ont fait exactement la même chose que la télévision. Le système soviétique avait posé des problèmes aux sciences sociales, au point même que l'on créa une branche spéciale des sciences sociales pour l'étudier. Il se créa une industrie intellectuelle, sociologique et politologique sur l'U.R.S.S. et certains devinrent même des soviétologues. Ils produisirent des théories expliquant les étapes de l'U.R.S.S. en mettant l'accent sur la rigidité de son régime. Ils nous montraient que dans nos sociétés occidentales, la société civile, autonome, influençait l'allure du pouvoir tandis que dans les sociétés de l'Est, la société totalitaire était censée avoir pénétré totalement dans la société civile qui était encadrée et rigidifiée. Certaines théories, apparurent pendant la guerre froide, montraient même que les totalitarismes de droite, comme les régimes de colonels grecs ou de Pinochet, étaient moins mauvais que les totalitarismes de gauche car ces premiers pouvaient changer. Mais l'évolution de la société soviétique, avec le concours de la Perestroïka et de la Glasnost, nous montra le contraire avec même à terme la désagrégation de l'empire soviétique. Comment peut-on comprendre que cela ait changé? C'est le défi de la sociologie.

La réponse vint sous la forme d'un "remake hégélien". Fukuyama, un historien américain, sort un article, reprenant une idée hégélienne de la phénoménologie de l'Esprit, qui annonce la fin de l’histoire. Fukuyama reprend le concept hégélien suivant[1], l’histoire peut se lire sur deux niveaux. Le premier est concret et immédiat, c'est le "carnaval de l'histoire" selon Hegel. Le second est l’histoire intelligible qui est analysé par la philosophie (de Hegel s'entend...) et au travers de la démarche dialectique. Ce qui importe c'est le mouvement de l'Idée, l'histoire événementielle n'étant que l'actualisation de l'Idée. Il n'y a pas de progrès dans ce mouvement de l'Esprit, de l'Idée, il y a, cependant, une affirmation successive par le mouvement dialectique de l'Idée. Et c'est cette dynamique de l'Esprit qui génère l’histoire. La fin de l’histoire est donc le moment où une réalité s'est affirmée mais où elle ne rencontre pas sa négation. Pour Hegel, Napoléon était l'incarnation de l'Idée, il était l'outil de cette extension, l'agent masqué de l'Esprit. Hegel a le sentiment que quelque chose s'achève avec Napoléon, il décrète la fin de l’histoire par l'affirmation universelle des valeurs révolutionnaires qui ne rencontrent pas de valeurs qui s'opposent à elles. Mais après 1807 et son affirmation, Hegel a bien vu que l’histoire continuait et que Napoléon, comme tous les autres, n'était qu'un moment de l’histoire. Il choisit donc la Prusse comme fin de l’histoire!


Fukuyama procède d'une analyse parallèle, il pense que les valeurs dites libérales dominent la planète et qu'elles ne rencontrent plus de valeurs contraires. Il peut annoncer ainsi la fin de l’histoire. Cependant d'autres lui objectent qu'il existe toujours des modèles n'arborant pas les valeurs libérales et force est de constater que cela est vrai si nous observons un pays comme la Chine et l'événement tragique de Tienanmen par exemple. L'idée de fin de l’histoire signifie que le mouvement dialectique à une fin. La question que se pose le sociologue est la même que Hegel mais l'élément n'est plus l'Idée ou le progrès de Comte, la démocratie de Tocqueville ou encore la dynamique historique de Marx. Ce qui est neuf c'est la question, le rôle du sociologue est de s’interroger sur la clôture d'un événement sociologique. Les sociologues vont s'attacher à la dynamique des sociétés modernes et d'y dégager les nouveaux points d'aboutissements et d'équilibres des sociétés. Ce qu'il faut retenir c'est l'idée de la dynamique sociale et la thématique générale de la dynamique et non pas l’idée de la scientificité même si on a cru un moment pouvoir faire les deux.


2. Montesquieu

Montesquieu est un sociologue prémoderne. Nous nous poserons la question de savoir s'il est un précurseur ou un fondateur de la sociologie. C'est un auteur de la première moitié du 18ème siècle. Il est né en 1689 dans une famille de noblesse de robe, c'est-à-dire qui a une fonction de nature juridique. C'est un grand propriétaire terrien provenant d'une famille mixte, son père étant catholique et sa mère protestante. Il hérite d'une charge au parlement, une cours juridique régionale, par son oncle et devient actif dans le cadre de l'université de Bordeaux. A 32 ans, il se fait connaître littérairement avec les lettres persanes. Il y une tendance à vouloir oublier les lettres persanes dans le milieu sociologique comme une oeuvre de grande importance. Il voyage entre 1728-1731 et reste assez longtemps en Angleterre. Il rentre et prépare longuement De l'Esprit des lois comme le montre certains travaux préparatoires qui nous sont parvenus. Cette oeuvre paraît à Genève en 1748 et jusqu'à sa mort en 1755 il va passer son temps à défendre son oeuvre qui est condamnée par la censure en 1751.

Face à l'oeuvre de Montesquieu nous pouvons observer deux types d'interprétations. La première, qui est celle de Durkheim et de Comte, est que Montesquieu inaugure quelque chose. La plupart du temps, avant et même après lui, les écrivains ont adopté des démarches prescriptives et normatives, comme Rousseau et son contrat social. Montesquieu a essayé de dire ce qui est et non pas ce qui devrait être. Il procède d'une démarche analytique. Mais pour Comte et Durkheim, Montesquieu reste dans les présociologues car il ne fait pas la place à l'idée de progrès. Le second type d'interprétation est autre. Pour Aron ou Brunswick, Montesquieu est un sociologue et même le sociologue par excellence. La notion de progrès, dont Comte et Durkheim reprochaient l'absence à Montesquieu , est plus difficile à admettre pour Aron qui observe la montée du nazisme. Le progrès s'il existe n'est certainement pas linéaire.

2.1 Les lettres persanes

Les lettres persanes sont un des deux moments sociologiques de Montesquieu avec De l'Esprit des lois. Il s'agit de la correspondance entre deux Persans en voyage en Europe. Leur périple dure une dizaine d'années. Ils s'étonnent de tout et décrivent longuement Paris. Montesquieu prend là une distance par rapport à sa propre société, il nous montre que la première ruse qu'utilise tout système social pour assurer sa pérennité est de se faire passer pour naturel. Le premier moment des lettres persanes est de s'extraire de la société pour y relever les anomalies ou les bizarreries. Montesquieu fait la satire de certaines pratiques sociales, de certaines institutions et même de la royauté. Dans sa préface, Paul Valéry montre comment ce livre, qui se situe dans la période de liberté qui suivit la mort de Louis XIV et précéda l'avènement de Louis XV, s'éclaire par le déclin de l'Ancien Régime. Les lettres recouvrent le règne de Louis XIV et expriment, pour Valéry, le soulagement fantastique après le décès du roi soleil et relèvent les symptômes du déclin social qu'exprime le retour à l'ordre moral avec le couronnement de Louis XV. Valéry pense qu'il y a deux types de sociétés extrêmes, l'une du chaos, l'autre de l'ordre.

Dans les lettres persanes il y a une profusion d'allégories et de récits circonstanciés. L'un d'entre eux nous parle d'un harem. La question que nous sommes en droit de nous poser est du rôle de ce récit. S'agit-il d'un moyen d'alléger le texte en racontant une histoire galante, et nous voilà réduit à une interprétation superficielle? Ou plutôt, s'agit-il d'une allégorie qui renvoie à une prise de position politique? Nous pouvons y voir la question de savoir qui est le détenteur légitime du pouvoir dans le harem, in extenso la France. Le chef c'est Uzbek, la noblesse confinée dans les châteaux et Versailles, puis viennent les eunuques, les agents de la monarchie centralisée, et enfin les femmes, le peuple.

Les lettres persanes sont le lieu où l’on joue avec les masques. Il s'agit d'une allégorie de la France, là où le pouvoir n'est jamais où on le croit. Il ne faut pas voir celui qui tient le "phallus" mais plutôt ceux qui l'ont perdu, allégorie de la bureaucratisation de la société.

2.2 De l'Esprit des lois

Le premier problème de cet ouvrage est sa structure, il s'agit d'une oeuvre touffue. Nous avons à faire à une accumulation de notes d'où la difficulté de trouver une ossature et un fil conducteur. L'innovation principale de Montesquieu est sa typologie des régimes. Il fait la distinction entre la république, qui peut revêtir la forme d'un gouvernement populaire (une démocratie moderne) ou d'une république patricienne ou aristocratique comme à Venise, la monarchie, le gouvernement d'un seul avec l'appui et le contrôle de la base, et le despotisme qui est le gouvernement d'un seul sans le contrôle de la base. Cette distinction faite, il envisage une série de facteurs: le sol, l'étendue, le climat, le principe de gouvernement, la politique de défense, les lois fondamentales, etc. Montesquieu analyse les sociétés au travers de ces divers paramètres, il part toujours de la structure politique puis il recherche les concomitances entre les différentes strates de la société. Il pense, par exemple, qu'il existe une relation entre la taille d'un pays et son type de régime.

De l'Esprit des lois est en quelque sorte la réponse aux lettres persanes. Cette oeuvre est le deuxième moment sociologique de Montesquieu. Comme il nous l'expose lui-même: "J'ai d'abord examiné les hommes, et j'ai cru que, dans cette infinie diversité de lois et de moeurs, ils n'étaient pas uniquement conduits par leurs fantaisies. J'ai posé les principes, et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes, les histoires de toutes les nations n'en être que les suites, et chaque loi particulière liée avec une autre loi, ou dépendre d'une autre plus générale."[2] La conclusion de Montesquieu est à l'inverse de celle des lettres persanes et en deux paragraphes il fait la synthèse de son oeuvre.

Montesquieu privilégie dans son livre quelques questions. Tout d'abord l'idée de loi puis celle de la typologie des gouvernements. Enfin, dans le livre 11, il nous parle de la séparation des pouvoirs et spécialement sur l'indépendance du judiciaire. Pour lui le régime monarchique ne se distingue du despotisme que du moment où il y a une assise normative et où un corpus de lois assure la liberté des droits des individus. Il nous parle aussi de l'équilibre des pouvoirs qui semble pour lui une idée essentielle. Dans le livre 19 chapitre 4, Montesquieu nous donne la clef de sa démarche sociologique en apportant la réponse à l'interrogation de la préface: "Plusieurs choses gouvernent les hommes: le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les moeurs, les manières; d'où il se forme un esprit général qui en résulte. A mesure que, dans chaque nation, une des ces causes agit avec plus de force, les autres lui cèdent d'autant. La nature et le climat dominent presque seuls sur les sauvages; les manières gouvernent les Chinois; les lois tyrannisent le Japon; les moeurs donnaient autrefois le ton dans Lacédémone; les maximes du gouvernement et les moeurs anciennes le donnaient dans Rome."[3]

La sociologie de Montesquieu n'est pas unilatérale, elle fait appel à plusieurs faisceaux de facteurs. Aujourd'hui, nous pouvons récuser chacune des propositions de Montesquieu sur les sauvages, les Chinois, etc. Mais ce en quoi le paragraphe est intéressant c'est qu'il n'offre pas une pondération exclusive des différents facteurs, et ce à la différence des autres classiques de la sociologie comme Comte et la technologie, le progrès ou Marx et l'économie. Montesquieu propose une sociologie souple et ouverte, le poids des différents facteurs étant variable suivant les sociétés.

Nous pouvons trouver dans De l'Esprit des lois un troisième moment qui se télescope avec le deuxième que nous venons de voir. D'une sociologie critique latente dans les lettres persanes, nous passons à une sociologie bénissante dans De l'Esprit des lois. Montesquieu est un conservateur mais il ne justifie pas pour autant la tyrannie de  la noblesse qui lui apparaît comme le moyen le plus adéquat pour fragmenter le pouvoir et ainsi aménager des espaces de liberté. C'est dans cette nécessité d'un espace de liberté que nous pouvons voir le troisième moment de l'oeuvre. Montesquieu nous dit que les lois qui gouvernent les animaux ne sont pas les mêmes que celles qui gouvernent les hommes. L'homme chez Montesquieu reste un acteur, il n'est pas le jouet d'un système et  ce qu'il appelle l'esprit général d'une nation n'a rien à voir avec la conscience collective de Durkheim.


Comment peut-on faire la transition entre Montesquieu et Comte qui sont séparés par un siècle d'histoire et de pensée? Tout d'abord, il faut noter qu'il y a une petite rupture entre Montesquieu et des auteurs de la seconde moitié du 18ème siècle. Nous voyons apparaître le prescriptif et le normatif dans les prémices des sciences sociales. Avec Rousseau, par exemple, nous voyons une démarche prescriptive typique. Il n'y a plus de longue analyse, Rousseau part d'un principe ou d'un modèle de société idéale. Posons un cadre pour placer toutes pensées sociales individualistes.

Structures sociales sont jugées

Jugement sur la nature humaine ou les conditions de vie

 

négativement

 

positivement

négatif

1

2

positif

3

4

1 et 4) Les lumières veulent faire passer les conduites individuelles du négatif au positif et elles veulent changer les structures pour donner aux personnes les possibilités de "s'éclairer". Il y a une navigation entre 1 et 4.

2) Cette position correspond à l'oeuvre de Mandeville. Il s'agit d'une position paradoxale puisque la somme des individualités négatives, le vice privé, induit une société bonne et prospère. Il s'agit de l'antithèse de la philosophie des lumières et du soubassement de l'économie classique d'un Adam Smith.

3) Il s'agit de l'invitation fondatrice de l'oeuvre de Rousseau. L'homme naît bon mais la société le corrompt, il est libre, elle l'enchaîne. La vie sociale fonctionne comme une structure à piège. Le contrat social se veut une formule pour sortir de cette structure. Il s'agit de savoir comment nous pouvons entrer en société sans perdre notre liberté. Pour Rousseau, tout le monde doit perdre sa liberté en faveur de la totalité sociale. Ce que l'individu perd, il le retrouve collectivement. C'est l'équivalent de la conscience collective de Durkheim.

Rousseau et Mandeville montrent qu'il n'y a pas de parallélisme entre la volonté des acteurs et la résultante de leurs conduites, les deux choses pouvant être dissociées. Il s'agit des effets pervers. Pour Burke, par exemple, qui considère la Révolution Française selon le modèle individualiste, la Terreur est le résultat des manipulations institutionnelles, elles-mêmes volontés des individus. Après Burke, la Révolution Française est vue comme une rupture d'un ancien état des choses par les penseurs réactionnaires et traditionalistes. Des penseurs comme Maistre et Bonnald pensent la sociologie comme totalité, ils ont une vision organiciste de la société. Peu à peu émerge un nouveau paradigme de la société qui la privilégie sur l'individu.

La sociologie individualiste, au 18ème siècle, a été émancipatrice. La sociologie totalisante est la nostalgie de la totalité perdue, c'est la sociologie réactionnaire du 19ème siècle. Ce mouvement réactionnaire ne pouvait faire long feu car il est impossible de revenir en arrière. Ils ont donc choisi soit de restaurer soit d'effacer de la mémoire la Révolution. Comte lui pense avoir surmonté la formulation individualiste et totalisante de la société et Marx propose un troisième modèle basé sur le conflit et la pensée de la déchirure.


3. Comte et Marx

3.1 Comte

3.1.1 Sa vie, sa pensée

Auguste Comte est né en 1798 à Montpellier, il est mort en 1857. Il est un très brillant étudiant, à 15 ans il supplée son professeur de mathématique. En 1814, il rentre à l’école polytechnique qui se voit fermée avec la Restauration. Il a 20 ans quand il rencontre Saint-Simon et devient son secrétaire. Saint-Simon est un des précurseurs de la sociologie, du socialisme et du monde industriel. Il montre que le monde moderne est constitué par des ouvriers et que la société de type industrielle est une apparition se situant entre la société de l’Ancien Régime et ce qu’il appel la société nouvelle. Pendant cette période, Comte écrit des travaux de jeunesse.

Comte se sépare de Saint-Simon mais a toutes les peines du monde à subvenir à ses besoins. Il se marie avec une femme intelligente mais dont la mère la fit travailler comme prostituée. Comte donne des cours privés. Il subit une grave attaque cérébrale et entre dans un établissement psychiatrique. Quand il sort, en 1829, il reprend ses cours et devient répétiteur et examinateur pour l’école polytechnique. Il se sépare de sa femme à cause des problèmes que lui cause l’administration.

Son cours de philosophie positive est écrit entre 1830 et 1842, il contient 6 volumes, et le système de politique positive entre 1851 et 1854. Avec son cours de philosophie positive il fait beaucoup d’émules. En 1845, il rencontre Clothilde de Vaux et il entretient avec elle une relation platonique jusqu’à la mort de cette dernière qui survient un an plus tard. Nous assistons alors à une coupure dans l’oeuvre de Comte.

Nous pouvons établir deux moments dans l’oeuvre d’Auguste Comte. Le premier se situe avec son cours de philosophie positive qui est une oeuvre pleine de rigueur. Le deuxième moment se situe à la mort de Clothilde de Vaux et voit Comte se transformer en un “ pape ” du positivisme dans le système de politique positive. Il entreprend d’écrire une sorte de catéchisme positiviste.

3.1.2 Influences

Comte subit deux grandes influences outre celle de Saint-Simon. Il y a d’abord celle de la philosophie des Lumières avec Montesquieu et Condorcet puis celle de l’école rétrograde avec Burke, Maistre et Bonnald.

Ce qu’il retient de Condorcet c’est essentiellement sa philosophie du progrès et son esquisse du développement de l’esprit humain, et plus généralement des philosophes des Lumières il retient l’idée de l’agrégation des comportements individuels et celle des structures sociales générées par les acteurs.

Burke réagit, en 1790, très vigoureusement à la révolution française. Il avertit que la révolution française va conduire la France à la catastrophe et qu’il est utopique de penser que l’on peut reconstruire une société sur du vide. C’est une démarche qui, selon lui, est vouée à l’échec et qui possède une grande potentialité d’effets pervers. Nous connaissons ce que nous avons détruit mais nous ne connaissons pas ce que nous allons bâtir. Pour lui, l’individu prime.

Il n’en va pas de même pour Maistre et Bonnald. Une longue tradition veut que les individus soient les matériaux de base et que la société se construire à partir d’eux. Herder, Maistre et Bonnald vont remettre en cause cette affirmation. Pour eux l’individu est un produit secondaire de la vie collective et ce qui prime c’est la totalité sociale. Cette idée s’affirme avec force au lendemain de la révolution française.

Pour nous éclairer présentons la thèse de Nisbet qui la présente en 1966 dans la tradition sociologique. Pour lui, Montesquieu n'est pas un sociologue car il lui manque une dimension, celle de la totalité de l'individu. Ensuite, il décrit ce qui est perdu avec la révolution et postule que la sociologie naît sur la nostalgie de la totalité perdue avec l'Ancien Régime. C'est la naissance de l'idée de totalité que l'on retrouve chez Durkheim sous la forme de la conscience collective. Le social doit être premier face à l'individu pense Nisbet.

Le paradigme du progrès est réactualiser par Kuhn mais pour lui le progrès des sciences est non linéaire, elle procède par bonds. Par exemple avec la physique de Newton on opère une rupture entre la physique du visible et celle de l'invisible.

Nous pouvons donner trois grands paradigmes de l'époque de Comte:

1. Le paradigme individualiste. L'individu est premier et la structure sociale est le produit sédimenté des actions individuelles;

2. Le paradigme de la totalité sociale. Il s'agit d'une pensée holiste de la société;

3. Le paradigme conflictualiste. Le tissu social est déchiré par le conflit et, surtout, par la contradiction;

Comte veut procéder à la synthèse du paradigme individualiste de Montesquieu et du paradigme de la totalité sociale de Maistre et Bonnald. Il veut réaliser la synthèse entre les Lumières et la réaction.

3.1.3 La loi des trois états de la pensée

Comte pense qu'il y a trois états de la pensée, l'esprit humain passant par ces trois stades:

1. L'état théologique. il s'agit d'anthropomorphiser les phénomènes que l'on ne comprend pas. On explique les phénomènes par le surnaturel;

2. L'état métaphysique. L'agent surnaturel est remplacé par un agent abstrait.

3. L’état positif. L'esprit humain évacue les pensées abstraites pour procéder d'une démarche inductive, c'est-à-dire la mise en relation de phénomènes par l'observation.

Cependant, nous pouvons objecter à Comte que nous n'apprenons pas tout par l'observation, nous apprenons aussi par la théorie.

3.1.4 La classification des sciences

Nous pouvons noter qu'il manque les mathématiques et la psychologie dans ce tableau, pourquoi?

Pour Comte, les mathématiques ne sont pas une science, ce sont les reines des sciences. La psychologie, quant à elle, n'est pas intégrée au tableau parce que Comte refuse son aspect introspectif et la situe à l'intersection entre le social et le biologique.

Nous pouvons dissocier les sciences de l'inorganique qui procède d'une démarche analytique[4] comme l'astronomie, la physique ou la chimie et les sciences de l'organique qui procède d'une démarche synthétique[5] comme la biologie et la sociologie. Le terme de sociologie n'apparaît pas immédiatement dans l'oeuvre de Comte, il faut en effet attendre la 47ème leçon pour la voir apparaître. C'est dans un conflit de terminologie que va naître le terme de sociologie. En effet, Comte trouve le terme "physique sociale" de Quetelet trop abusif, pour lui il renvoie trop à la statistique et à la démographie et non à l'analyse sociale et surtout à la dimension de totalité. Le terme sociologie, qui vient à la fois du latin socio et du grec logos, va connaître au départ une mauvaise presse mais comme le dira Durkheim, même si ce terme est faux et qu'il n'est pas correct de prétendre que la sociologie est une science comme une autre il faut tout de même s'en accommoder.

3.1.5 La sociologie de Comte

Comte prend appui sur la biologie pour expliciter sa sociologie. Plus précisément il se base sur l'anatomie (la description des organes) et la physionomie (le fonctionnement des ces organes dans le corps). Il distingue dès lors la statique sociale et la dynamique sociale.

3.1.5.1 La statique sociale

Il s'agit premièrement de l'élément de base de la sociologie. Cette unité de base ne peut être l'individu car il ne renferme pas la totalité. La sociologie de Comte est holiste rappelons-le. Il cherche donc du côté de la famille car elle implique une structuration et donc une dimension de totalité. Il isole donc la plus petite totalité du tissu social, la famille.

Aujourd'hui ce qui prime en sociologie c'est l'interaction, la relation à l'autre. Même dans la solitude, je suis dans une situation d'interaction mais elle n'est pas immédiate, elle est médiatisée par une présence symbolique.

Deuxièmement, il s'agit du gouvernement qu'il décrit en des termes organicistes. Le gouvernement serait l'équivalent du centre du système nerveux. La conséquence de cette approche organiciste et fonctionnaliste est une vision régulatrice du politique qui dès lors ne touche pas l'ensemble de la vie sociale. Il faut évacuer le conflit de la société. C’est une des bases idéologiques du totalitarisme.


Troisièmement, Comte analyse le système de classe ou de caste. Il y a une stratification de la société, c'est-à-dire une hiérarchisation qui renvoie à l'idée d'inégalité. Pour Comte, il y a trois grands types d'inégalité:

1. Les castes et les ordres. La position est définie par la naissance comme dans l'Ancien Régime ou l'Inde védique.

2. La société démocratique. Bien que la position ne soit pas définie pas la naissance, la rigidité sociale du système démocratique empêche une certaine fluidité au sein de la société. Il y a donc création de classes et des strates sociales. Cette stratification sociale ne produit pas des conflits comme le suggère Marx mais des tissus sociaux qui sont au nombre de trois:

1. Les prolétaires et les industriels de part leur action sur la matière, sa transformation;

2. Les savants, les prêtres et les sages  de part leur action intellectuelle;

3. Les femmes de part leur action sentimentale et leur influence morale considérable.

3.1.5.2 La dynamique sociale

Comte définit la totalité, il part d'une structuration la plus globale possible et d'une vision organiciste de pour voir l'homme dans sa totalité. Il développe l'idée du Grand Être qui est l'idée de l'humanité et de la totalité, c'est-à-dire les hommes passés, présent et à venir. Il applique à l'homme l'idée des trois états de la pensée comme axe de développement que ce soit de l'homme lui-même ou de la société, des civilisations, etc. L'histoire événementielle disparaît au profit de données correspondant à la dynamique sociale elle-même fonction du développement intellectuel, cognitif que règle les étapes de la pensée. L'avenir est donc verrouillé car les sociétés vont progresser au travers de ces trois stades pour aboutir à une société positive, c'est-à-dire la clôture de la modernité et de l'avenir. Comte nous fournit un tableau des différents stades de l'humanité:

1. L'âge théologique;

1.1 L'âge fétichiste[6];

1.2 La période polythéiste[7];

1.3 La période monothéiste[8];

2. L'âge métaphysique[9];

3. L'âge positif[10];


3.2 Marx

3.2.1 Elements biographiques

Marx est né en 1818 en Rhénanie dans un milieu grand bourgeois, son père est un avocat qui a un goût très prononcé pour Voltaire. Ses parents sont d'origine juive mais ils ont dû abandonner leur confession pour des motifs professionnels, de toute façon sa famille n'est pas religieuse même si elle a compté des rabbins. L'homme qui va le suivre la plus grande partie de sa vie, Engels, est aussi né dans un milieu bourgeois mais son père est industriel. Les deux suivent une carrière classique pour des gens de leur milieu, c'est-à-dire des études relativement longues. Marx obtient sa maturité en 1835 et entame des études à l'université de Berlin. Il s'intéresse au droit, à son histoire, à l'histoire proprement dite et surtout à la philosophie. Il y fréquente différents cercles estudiantins et intellectuels Il fréquente notamment le milieu des jeunes hégéliens, la fraction gauchisante. Il soutient sa thèse de philosophie qui porte sur Epicure et le stoïcisme.

En 1840, il se détourne d'une carrière académique car la censure gouvernementale est très forte contre les intellectuels. Vers 1842-43, il se dirige vers le journalisme, ces activités journalistiques étant parfois censurées. Pendant cette période, il voyage en Europe et il est même sous le coup d'une expulsion à Paris (1844). En 1847, il est l'un des fondateurs de la ligue communiste et est appelé à écrire un manifeste qui sera le manifeste communiste. Ce mouvement fait parti d'un des nombreux courants d'idées de l'époque et reste relativement peu connu pendant cette période. Il élabore une série de manuscrits et de textes qui ne seront publiés qu'en 1930! En 1852, il s'installe à Londres où il découvre un milieu plus libéral pour pouvoir travailler mais en même temps il se coupe de sa base conceptuelle, le mouvement ouvrier allemand. A Londres émerge la figure d'un Marx travaillant à son oeuvre la plus importante. Il ne participe pas à la fondation du parti socialiste allemand mais il est actif dans l'action internationale socialiste des mouvements ouvriers qui se fonde en 1864. La première internationale qui naît en 1872 transfert son siège à New York la même année. Cette organisation reste peu structurée et très légère. En 1859, Marx écrit les textes préparatifs au Capital qui voit le jour en 1867 en trois volumes sur les huit prévus. Le Capital est une oeuvre inachevée car Marx est obligé de faire des travaux pour pouvoir vivre et pour le combat socialiste. Engels, à sa mort, publiera deux autres volumes. Marx meurt en 1883.

Engels meurt en 1895. Bernstein, son exécuteur testamentaire, doit jeter ses cendres, un jour de vent, du haut des falaises de Douvres.

3.2.2 L'oeuvre et son interprétation: la place des écrits de jeunesse

L'interprétation dominante de l'oeuvre de Marx était conventionnaliste et scientiste, elle restait donc figée dans une théorie qui ressemblait plus à un catéchisme. Que ce soit pour Raymond Aron, Kanski ou la troisième internationale le Capital constitue l'oeuvre axiale de la pensée marxienne. Pourtant dans les écrits de jeunesse de Marx on trouve quelque chose de beaucoup plus vivant, un dialogue avec Hegel. Il s'agit en effet pour Marx d'inscrire l'oeuvre hégélienne dans le terrain social. C'est le moment où il commence à mettre en place son système. Nous y voyons un Marx beaucoup moins étroit que dans le Capital, le changement ultérieur est probablement dû à l'imprégnation de Marx du climat scientiste de l'époque où il rédigea le Capital. Les oeuvres de jeunesse et le Capital sont sorties d'époques et de climats intellectuels différents.


3.2.3 Le paradigme de 1848

Les paradigmes ne se succèdent pas mais s'accumulent.

Dans ses souvenirs, Tocqueville se demande si le capitalisme ne va pas fonder une nouvelle aristocratie et si l'enjeu de 1848 n'est pas le changement de régime mais la lutte contre la propriété.

3.2.4 Marx et l'analyse sociologique, l'enracinement de la négation

Marx enracine la dynamique des classes dans une thématique de type hégélienne. La dialectique marxienne se situe au niveau du tissu social, Marx enracine le discours hégélien dans le tissu social. Pourtant Marx présente sa démarche comme antithétique à celle d'Hegel[11]. Voici un petit rappel de la phraséologie et de la théorie marxienne:

La superstructure contient les idéologies, les représentations collectives, les institutions, etc.

L'infrastructure représente les rapports de production, la division du travail, etc.

Le mode de production est la base technique de la société, les forces de production.

Les sociétés se divisent en trois:

1. Société antique qui repose sur l'esclavagisme;

2. Société féodale qui repose sur le servage;

3. Société bourgeoise qui repose sur le salariat;

Il faut ajouter de production asiatique, il s'agit d'un despotisme et de modes de production que l'on trouvait dans l'Egypte ancienne, dans les sociétés du riz, ou chez les Quechua. Pour subvenir à leurs besoins ces sociétés avaient besoin d'une structure très forte.

L'Etat est donc le reflet d'une situation sociale, d'un rapport de production. Il est le bras armé de la classe dominante et appartient à la superstructure.

3.2.5 Les classes sociales

Il y a deux camps dans toutes les sociétés, les dominants et les dominés. C'est la première formulation de la classe. On peut se poser la question de savoir s'il y a eu de tout temps des classes.

Il y a trois classes dans les sociétés capitalistes modernes:

1. Les ouvriers salariés dont le moyen de subsistance est le salaire;

2. Les capitalistes dont le moyen de subsistance est le profit;

3. Les propriétaires fonciers dont le moyen de subsistance est la rente foncière;

La notion de classe marxienne doit être essentiellement vue dans une perspective conjoncturelle et structurelle propre à l'époque dans laquelle s'inscrit ces théories. Pourtant à l'intérieur même de cette époque Marx fait la différence entre certaines classes qui sont fonction du pays ou du lieu dans lequel elles se situent. Ceci signifie que la notion stricte de classe est à nuancer comme le fait Marx lui-même comme nous le montre le tableau ci-dessous inspiré par son livre le 18 brumaire de Louis-Bonaparte:

La lutte des classes en France

La révolution et la contre-révolution en Allemagne

Noblesse féodale

Bourgeoisie:

- financière

- industrielle

- commerçante

Bourgeoisie

Petite bourgeoisie

Petite bourgeoisie

Classe paysanne

Grande et moyenne paysannerie

Petit paysan libre

Paysannerie serve

Ouvriers agricoles

Classe ouvrière

Classe ouvrière

Lumpenproletariat

Cette complexité va tendre peu à peu à se simplifier selon Marx. Il faut voir chez lui trois point de vue sur les classes, le plus général avec le manifeste communiste, le plus technique avec le Capital et le plus souple et le plus fin avec les textes historiques de Marx.

3.2.6 Le paradigme de la croix

Le prolétariat est une couche particulière de la société et non une classe parmi d'autres. Cette classe sera amenée à réaliser quelque chose de définitif car comme elle n'a rien à perdre et qu'elle est la dernière à se révolter elle va libérer l'humanité tout entière. La révolution prolétarienne sera celle qui rendre à l'homme toute sa plénitude.


3.2.7 Conclusion

La thèse du manifeste était que la révolution se déclencherait lorsque la société se serait partagée en deux camps aux visions antithétiques. Cependant, nous pouvons proposer la thèse opposée: du moment que nous arrivons à des visions antagonistes, il n'est pas du tout exclu que l'on arrive à des accords surtout si ceux-ci portent sur des biens matériels.

 

 

 

 

 

 

 



[1] Cf. postface à la seconde édition du Capital  aux pp. 502-512 in Philosophie.

 

[2] Cf. pp. 81-82 in De l’Esprit des lois, Gallimard, 1995.

 

[3] Cf. p. 567 in De l’Esprit des lois, Gallimard, 1995.

 

[4] La démarche analytique est une mise en rapport, une "addition".

 

[5] La démarche synthétique se fait en regard de la totalité.

 

[6] “ Le cours des choses s’explique […] par une spontanéité dont les objets sont doués. ”, J. Hersch, l’étonnement philosophique, 1981.

 

[7] “ Les objets [sont] dépouillés de leur spontanéité vivante. Ils deviennent passifs et se laissent régir de l’extérieur par des êtres divins invisibles. ”, J. Hersch, l’étonnement philosophique, 1981.

 

[8] “ Le cours des événements ne dépend plus d’une pluralité de dieux dont l’intervention reste plus ou moins cachée, mais d’un seul dieu unique. ”, J. Hersch, l’étonnement philosophique, 1981.

 

[9] “ Le devenir des phénomènes ne s’explique plus par leur spontanéité propre ou par des êtres supérieurs qui les manipulent du dehors: il obéit désormais à des abstractions, considérées comme réelles. ”, J. Hersch, l’étonnement philosophique, 1981.

 

[10] “ [L’âge positif] se contente de constater par l’observation la succession constante de certains phénomènes déterminés et d’établir ainsi les lois immuables de leur devenir. ”, J. Hersch, l’étonnement philosophique, 1981.

 

[11] Voir le texte extrait de la préface à la seconde édition allemande du Capital et, pour vision globale de Marx, voir le texte tiré du livre Philosophie aux pages 488 à 490 et 510.