Histoire des pensées sociales

Géographie par  Antoine Bailly

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Lectures obligatoires:

- Brian Harley, Le pouvoir des cartes, Anthropos, Paris, 1995

Chapitre 2: Cartes, savoir, pouvoir [pp. 19 -51]

- Friedrich Ratzel, Géographie politique, Anthropos, Paris 1988

Chapitre 1: L'Etat, organisme ancré au sol [pp. 11-54]

Chapitre 5: Différenciation et valeurs politiques [pp. 106-128]

Chapitre 11: La position au sens strict [pp. 259-274]

- Elisée Reclus, L'homme et la terre, Maspero, Paris, 1982

Tome 1 Chapitre 2: Répartition des hommes [pp. 26-47]

Tome 2 Chapitre 3: Latins et Germains [pp. 49-74]

- Johann von Thünen, Economie et espace, Economica, Paris 1994

Chapitre 1: Le cadre de l'analyse [pp. 5-7]

Chapitre 2: Le concept de rente foncière [pp. 9-16]

Chapitre 3: La rente et la distance à la ville [pp. 17-37]

Chapitre 10: Réflexions sur la méthode [pp. 159-165]

- Paul Vidal de la Blache, La France de l'Est, La Découverte, Paris, 1994

Chapitre 17: L'hégémonie allemande [pp. 195-204]

Chapitre 18: Du principe de groupement dans l'Europe [pp. 205-214]

Chapitre 19: La question de frontière dans la France de l'Est [pp. 215-221]


 

Plan du cours:

1. Les conceptions anciennes de la géographie, à travers des auteurs grecs et romains, et le renouveau de la géographie à la Renaissance.

2. L'évolution de la géographie humaine au 19ème siècle à travers J. von Thünen et F. Ratzel.

3. L'école française du début du 20ème siècle à travers P. Vidal de la Blache et E. Reclus.

4. Les courants actuels de la géographie ou la nouvelle géographie et quelques une de ses spécialisations.

 

 


1. Les conceptions anciennes de la géographie, à travers des auteurs grecs et romains, et le renouveau de la géographie à la Renaissance.

1.1 La Grèce

Dans chacun des textes mythologiques grecs nous pouvons trouver des locations géographiques. Si la terre, chez les Grecs, est empreinte de divinité et de sacré, elle n'en est pas moins un objet de curiosité. Ce qu'ils ont cherché à expliquer c'est le rapport entre la vie et la terre. Les Grecs, dès lors qu'ils veulent étudier la terre, vont la désacraliser pour pouvoir mieux comprendre les liens qui unissent les hommes et leur environnement. Nous assistons au début d’une explication basée sur la recherche rationnelle.

Une des premières questions que les astronomes et les géographes de l’Antiquité, qui se confondaient à l'époque, ont été amenés à se poser est celle de la forme de la terre. Il s’agit d’une question de grande importance lorsque l’on cherche à la représenter et à s’y situer. Déjà Homère évoquait la forme du monde dans sa description du bouclier d'Achille. Au 6ème siècle avant J.-C., Icare suscite des débats avec sa description cavalière, aérienne, du monde. Un des courants majeurs de l'époque pense qu'il faut passer par la compréhension du ciel pour pouvoir comprendre la terre. Ce courant proposera, par analogie, la figure du cercle, simple, parfaite et éternelle, pour représenter l'univers.

Deux visions géographiques se distinguent assez tôt. La première cherche à mesurer la terre. L'école de Milet et Aristote en démontre la rotondité. En observant l'ombre de la terre sur la lune lors des éclipses, ils sont arrivés à la conclusion que seul un objet rond pouvait projeter une ombre arrondie; dès lors que l'on connaît la forme de la terre nous pouvons nous situer sur celle-ci, c'est le début de la géographie des localisations. Ptolémée, dit l'Egyptien, écrit la première géographie, description de la terre, qui va se révéler être un succès pendant les 15 siècles à venir. Comme nous connaissons la forme de la terre et les moyens d’y localiser des éléments précis, certains, comme Hérodote, vont chercher à étudier le milieu de vie des personnes qui se trouvent à la limite du monde connu. La seconde vision découle de ce qui précède. Il s'agit, dès lors, de chercher à observer ce qui se passe dans ces régions, comme le fera Strabon, pour des raisons économiques, politiques et militaires.

Dès l'antiquité, nous trouvons des cartographes, des astronomes, des topographes et des géomètres qui travaillèrent de concert pour organiser la connaissance que nous possédons du monde habité, de l’oekoumène. On commence peu à peu à ordonner la description de la terre en balisant le monde par une série de repères et de cartes géocentrées. Strabon [63 av. J.-C. - 53 après J.-C.] fit partie de ces hommes. Il donnait ses frontières à l'empire romain: car un empire s'il n'est pas représenté, n'existe pas. En élargissant le monde de la connaissance nous cherchons en même temps à élargir notre richesse. Comme nous le montre l'articulation entre la géographie et l'armée par exemple. Nombre des victoires d'Alexandre et des Romains sont le fruit de la cartographie systématique des régions dans lesquelles ils allaient s'aventurer. Nous assistons au début de l'ouverture d'un corpus de connaissances.

Notons que l'Europe n'est pas la seule à avoir inventé la géographie. La Chine antique a produit des cartes sinocentrées dont les marges sont le monde européen.


1.2 Le Moyen-Âge et le rejet de la géographie

La géographie va tendre à disparaître durant une grande période du Moyen-Âge. Il y a un rejet général de tout ce qui est scientifique, par volonté de retourner à une époque “prérationnelle” sous prétexte que les Grecs étaient des païens et que conséquemment tout ce qu'ils avaient pu dire ou écrire était faux. Le Moyen-Âge va chercher à tout médiatiser par le religieux. Le monde de la croyance victorieux impose le tabernacle de Moïse, qui soutient le ciel, comme représentation de la terre.

Toute représentation doit utiliser des formes. Pendant le Moyen-Âge, les deux formes dominantes sont le T et le O qui représentent respectivement la croix et le monde connu. Les cartes de cette époque représentent les trois continents connus, l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Les mappemondes du Moyen-Âge sont une imbrication de symboles religieux et de connaissances géographiques. La notion géographique d'échelle, elle-même, disparaît car elle perd son sens avec l'abandon d'une volonté scientifique. Nous pouvons même observer la juxtaposition de plusieurs échelles puisqu'une mappemonde devait être médiatisée sur l’échelle de Jérusalem qui était le centre du monde. Nous assistons à une religiosité de la cartographie, mythes et symboles étant souvent présents sur les cartes. Ces signes et symboles ont traversé les siècles et nous sont toujours connus.

Il y a la ligne droite, ce trait qui marque une limite mais qui devient, prolongé par une direction, la flèche, donneuse de sens, qui symbolise la lumière divine, la création, la direction qui illumine les espaces clos.

Le cercle est le signe de la perfection. Il constitue la limite du monde connu, la concentration des pouvoirs et l'image du perpétuel retour.

Le triangle symbolise la trinité (égyptienne ou chrétienne), la fécondité rattachée souvent au soleil, le feu, la flamme source de toute vie, le sexe masculin ou féminin[1], le pôle fécondant.

L'hexagone représente la perfection, l'équilibre, l'optimalité, la disposition la plus équilibrée.

Le carré, enfin, est la solidité, il peut symboliser les quatre éléments par ses quatre côtés en Grèce comme il peut symboliser les quatre Evangiles ou les quatre fleuves du Paradis pour les Chrétiens.

Pendant la dérive moyenâgeuse, où la géographie scientifique s'estompe, l'aspect symbolique de notre monde et de sa représentation est mis en valeur. Il s'agit, aujourd'hui, de comprendre le sens qui était donné à ces symboles par le pouvoir et les habitants de l'époque. Ce sont de tels éléments que nous présente Brian Harley.

Le discours des cartes ne peut être jugé en termes manichéens, la carte est un langage tout comme la littérature. Nommer, annoter une carte c'est déjà faire un récit. La carte est iconologique, elle donne une dimension symbolique à l'acte. Elle révèle l'idéologie dominante du moment, la religion au Moyen-Âge ou l'exercice du pouvoir dans la Rome antique. La carte est un produit social comme l’illustre les “enclosures” anglaises, un instrument de pouvoir par ses oublis ou ses exagérations volontaires, ou encore les changements de noms dont le but est d’enlever le sens de ceux qui les précèdent. Toutes les cartes sont porteuses de biais, déjà par la simple enphalogéographie. La géographie reste largement marquée par les idéologies et ce à toutes les époques.


1.3 Le renouveau de la géographie à la Renaissance

La Renaissance est la période des grandes découvertes maritimes qui prolongent l'époque gréco-romaine. Nous assistons à la redécouverte des conceptions grecques de l'univers et d’une vision s'éloignant peu à peu des idéologies de la religion. Cette redécouverte se fait grâce aux croisades qui mettent en contact des chrétiens, qui ont rejeté et oublié ceux qui sont aux fondements de l'Europe, et des musulmans qui conservèrent et cultivèrent les écrits grecs. Cette redécouverte ouvre la porte à une série d'auteurs comme Copernic ou Varenius.

Copernic rétabli la terre à sa juste place avec son système héliocentré et explique la succession des saisons par l'inclinaison terrestre. Varenius, dans ses quatre tomes de sa Geographia Generalis, illustre l'état de la connaissance à cette époque. Dans son premier tome, il nous montre une géographie mathématique qui s'axe sur les connaissances géométriques et mathématiques. Dans le second, il traite de la climatologie, soit une géographie faisant appel essentiellement à la physique. Il explique notamment les vents, les moussons par le concept de l'air en tant que gaz. Le troisième tome est un ouvrage d'hydrographie, le quatrième de physiographie qui est l'étude des formes de relief. La géographie est ici rattachée aux sciences naturelles comme le conçoivent encore actuellement certaines écoles de pensée.

Pendant la Renaissance, les personnes vont voyager de plus en plus pour cartographier le monde et durant ces périples nous voyons apparaître le principe de la terre vierge. Il s'agit de s'approprier le territoire en le renommant avec des noms européens, souvent d'origine religieuse. Le processus de colonisation apparaît lors de cette période. Les cartes dessinées pendant ces voyages ne font pas que véhiculer l'idéologie de l'époque, elles façonnent aussi les nouveaux territoires.

Au 16ème siècle, la cartographie, outre sa précision accrue, est doublée par la liaison, que les géographes insèrent dans les cartes, entre la terre, les saisons et les mythes. D'où la présence sur les cartes d'un mélange d'objectif et de subjectif représenté par des signes montrant, le plus souvent, les saisons et les mois. L'enluminure des bords des cartes est aussi porteuse de significations, pratique encore utilisée pour les cartes touristiques...

Les projections sont loin d'être uniformes car elles servent à illustrer une conception du monde ou une vision géostratégique ou géopolitique. Ainsi le référentiel Nord - Sud peut évoluer en un référentiel Ouest - Est pour montrer la puissance européenne en évitant de la placer au bord d'un immense océan. Toutes les cartes reflètent du savoir, du pouvoir et elles sont des langages par leur géométrie, leur capacité de nommer, leur symbolisme. Leur contenu fut et sera toujours manipulé pour s’approprier quelques territoires ou pour rendre invisible quelques autres.


2. L'évolution de la géographie humaine au 19ème  siècle à travers J. von Thünen et F. Ratzel.

Au 19ème, le souci du caractère scientifique de la géographie entre en opposition avec son caractère de découverte. Le côté statisticien et quantitatif de la géographie, qui n'est pas nouveau, prend de l'importance à partir du 18ème siècle. On cherche à connaître les lieux découverts et conquis. Une partie de la discipline géographique sera dès lors consacrée à la connaissance statistique des pays nouvellement administrés. Il s'agit de connaître et de quantifier les richesses qui s'y trouvent en collectant des données démographiques, économiques, etc. La géographie devient une science opératoire qui se doit de localiser l'espace et d'aider le pouvoir à s'y installer.

La géographie se développe en une discipline de descriptions régionales par une simple entreprise d’énumération. Elle devient ainsi la base des sources statistiques de l'administration qui se sert d'elle pour organiser les découpages des régions en fonction des données géographiques et économiques. Cette fonction d'aide au découpage est toujours présente comme l’illustre l’exemple de la Bosnie. Ces morcellements sont fondés sur l'idée qu'il faut à la fois obtenir une limite par les traits naturels et économiques, cette idée explique certaines frontières qui aujourd'hui nous paraissent absurdes puisque auteurs de troubles, notamment en Afrique. La géographie fait appel à des critères de choix, elle devient donc une discipline explicative. Kant [1724-1804] est un des hommes qui va la faire beaucoup évoluer. Il suggère l'idée que la géographie est une discipline fondée sur la connaissance mais aussi sur la perception que l'on peut avoir de telle ou telle chose. Cette perception varie en fonction du temps et de l'espace; Kant est à la base du mouvement qui pousse la géographie vers la connaissance mais qui parallèlement relativise cette dernière. La perception est une déformation, elle est de l'ordre de la subjectivité. Kant attribue à l'histoire et à la géographie un rôle fondamental dans l'explication de la terre humanisée. Il amène la notion explicative à la géographie qui rentre dès lors dans les sciences sociales.


2.1 Johann von Thünen [1783-1850]

Von Thünen veut démontrer le lien entre l'économie et la géographie. Il commence par se poser une question très concrète; comment dans un espace donné je peux gagner plus d'argent avec ma production agricole et quel type de production dois-je choisir suivant le terrain que je possède pour pouvoir maximiser au mieux mes revenus? Il crée l'économie spatiale. Von Thünen voit comment la rente est la notion qui introduit le rendement financier en fonction du prix des produits et de la nature du sol. Il explique comment la position géographique du domaine va influencer son rendement net. La position dans l'espace influence le rendement financier.

Il propose un modèle de répartition de la production dans l'espace fondé sur l'analyse détaillée de la production agricole et de la position dans l'espace. Avec von Thünen, c'est le passage à une véritable explication basée sur un modèle et sur la déduction. Cette représentation et modélisation des phénomènes existants permet des projections dans l'avenir. La géographie de von Thünen est le début de la géographie scientifique qui se fonde sur l'analyse déductive. Cette démarche déductive peut se résumer comme suit: il y a un problème, je pose une hypothèse qu'il me faut vérifier, ensuite je teste mon hypothèse et en fonction de mes résultats je peux créer un modèle qui est une représentation de la réalité.

Von Thünen part d'un problème très concret, comment améliorer la productivité de son domaine? Il s'agit pour lui, dès lors, de simplifier la réalité en posant des hypothèses de travail; comme considérer le domaine qu’il faut le gérer de la façon la plus rationnelle possible ou comme un plan sans relief desservant une ville.

Von Thünen est un novateur face à Adam Smith parce qu’il insère la notion d'espace dans l’économie alors que pour Smith il n'existe pas de variable spatiale. De plus von Thünen développe la notion de rente qui est très marginale dans l'oeuvre d'Adam Smith. Ce dernier réfute contrairement à von Thünen la notion d'espace, de nature du sol, de valeur des bâtiments, etc.

L'hypothèse générale de von Thünen est la suivante, la position géographique de la culture a un effet sur le rendement et sur la rente. Nous retrouvons ici l'élément fondamental introduit par von Thünen, la liaison entre la rente et la distance à la ville, au marché. C'est-à-dire que plus on s'éloigne de la ville et du marché plus le chargement doit être léger et moins il doit y avoir de denrées périssables.

Le schéma, quel qu’il soit, est une simplification. Von Thünen s'amuse donc à le complexifier en créant tout une série de modèles différents en procédant à chaque fois par une systématisation de son raisonnement et de la complexité. De là, le “fameux” modèle des cercles concentriques de von Thünen. Ce modèle est d'ailleurs toujours applicable actuellement pour des raisonnements concernant la ville moderne et d'autres modèles économiques.


2.2 L'anthropogéographie et la géographie politique, F. Ratzel [1844-1904]

Ratzel veut trouver des lois qui expliquent les régions grâce à l’étude de l'environnement. Il crée un courant à cheval sur l'environnement et la présentation des régions. Il tente d’expliquer l'implantation des hommes par des régularités liées à l'environnement. L'implantation humaine et sa forme sont liées, pour lui, aux influences du milieu naturel que représente le sol, le climat, la végétation, etc. Il donne dès lors la priorité au milieu physique et crée ainsi un mouvement déterministe. Les hommes sont déterminés dans leurs implantations par des rapports avec la nature. “Tout être vivant est le produit du milieu dans lequel il vit” écrit-il.

Dans ses diverses publications, il va mettre l'accent sur le fait que toutes les implantations humaines sont médiatisées par le milieu physique et sur la distinction entre les peuples naturels, Naturvolkes, et les peuples plus culturels, Kulturvolkes, qui ayant progressé sur le plan technique peuvent se détacher un peu du milieu naturel. Ratzel passe ainsi en revue les peuples qui vivent dans le milieu naturel en montrant les différences physiologiques entre les personnes de différents milieux et en imputant la cause à la détermination naturelle. De ce déterminisme naturel va naître une géographie politique, dont Ratzel est un des pères. La géographie politique recherche l'aboutissement de la relation entre l'homme et la nature et se pose la question de la place qui revient à chaque peuple dans le milieu écologique. La géographie politique ne peut être fondée que sur une donnée, le sol. Un Etat quel qu’il soit ne peut exister que sur un sol précis sur lequel un peuple a fondé sa vie.

Ratzel développe une conception biogéographique de l'Etat, parcelle d'humanité implantée sur un morceau de terre qu'un peuple a su mettre en valeur. Chaque peuple organise progressivement le sol de façon à créer certains genres de vie. Dans sa vision, Ratzel pense qu'il y a des travailleurs plus habiles que d'autres qui savent mieux mettre leur terre en valeur. Au fur et à mesure du temps, des liens spirituels avec le sol se développent chez les peuples culturels, si le sol a bien été exploité. Il s'agit d'un lien d’ordre biologique pour lui. Les peuples qui ont su se développer, donc les plus culturels, ont une politique territoriale expansive. Elle est validée par le fait que ces peuples exploitent mieux le sol que les autres. Il est donc logique qu'ils puissent récupérer des territoires moins bien exploités.

Ratzel détaille une série de valeurs politiques comme l’existence, chez certains peuples, de valeurs permanentes liées au sol et qu’ils arrivent à mieux valoriser leur territoire. Il y a aussi la notion de position par laquelle il veut faire comprendre la chaîne politique, c'est-à-dire comment certains peuples viennent à collaborer.

Ratzel a en même temps la fois une vision passéiste, par sa perception biologique qui ouvre la porte à la géopolitique allemande dont le point culminant sera le nazisme, et moderne dans sa formation de l'Europe, des ces problèmes et solutions.


3. L'école française du début du 20ème siècle à travers P. Vidal de la Blache et E. Reclus.

L'Ecole allemande devient vite une école idéologique au service du pouvoir allemand par son enseignement scolaire notamment. Cela est aussi le cas en France ou en Angleterre. La géographie de l'époque est militante, elle prépare les personnes de l'époque aux conflits futurs en désignant l'ennemi de la nation. Elle devient science des Etats, la justification des revendications territoriales et des ambitions coloniales. Dans le secteur privé, la géographie permet la mise en valeur d'une région.

La géographie va influencer les modes de pensées tant des disciplines que des personnes. La géographie française va évoluer en opposition avec sa voisine d’outre-Rhin à partir de la défaite de 1870. Elle va comporter deux grands pôles, le premier représenté par Elisée Reclus qui prône une éducation tenant compte de la connaissance de l'Allemagne, le second, celui de Paul Vidal De la Blache, qui pense au contraire que cette éducation doit être une éducation du repli sur soi.


3.1 Elisée Reclus [1830-1905]

Elisée Reclus bien que né en France est un penseur européen de la première heure. Son père, soucieux de son éducation, l'envoie à 11 ans, et à pied, de Gironde à Koblenz où il suivra des cours de théologie et de géographie. L'Allemagne étant à l'époque le lieu où l'on recevait la meilleure éducation. Reclus est au courant de tout ce qui se passe à cette époque et notamment des écrivains contestataires comme Marx ou Engels par exemple. Influencé par ces derniers, il décide de quitter l'Allemagne pour fonder une colonie socialiste en Colombie. Mais son utopie s'effondre assez rapidement et il fait faillite. Reclus est à l'interface du milieu politique, théologique et poétique, il est en quelque sorte le Che Guevarra de l'époque! Il rentre en Europe et participe à la Commune de Paris. Il est arrêté et condamné au bagne. Mais sa peine est commuée en exil qu'il va passer en Suisse et plus précisément au Locle, le berceau de l'anarchisme. Il y retrouve des révolutionnaires et des anarchistes de tous les pays.

Le choix du Locle et de la région neuchâteloise ne s'est pas fait au hasard. Y vivent des ouvriers qui fabriquent librement leurs pièces et qui sont organisés en confréries. Dans ce milieu, il n'y a que des ouvriers libres sans patrons industriels et ils luttent pour ne pas appartenir à cette structure. Reclus s'y rend pour participer activement au mouvement anarchiste qui défend la liberté individuelle, la non-appartenance à une usine, à un patron, etc. Mais ce mouvement s’affaiblit et finalement est détruit par les thèses marxistes et par l'organisation de l'Internationale socialiste.

Reclus, qui est un fin écrivain et qui excelle dans la description, trouve un emploi chez Hachette qui désire qu'il écrive une collection, la géographie universelle. Il décrit systématiquement toutes les régions du monde, leurs histoires, leurs types d’écosystèmes. Il narre également la manière dont les peuples luttent pour leur indépendance et tous les conflits de l'époque. Il expose aussi sa vision critique du progrès. Il montre le processus contradictoire de celui-ci, c'est-à-dire que s'il y a progrès en un sens, il y a régression dans l'autre. Il décrypte les problèmes de son époque de façon très claire, notamment l'exploitation des peuples par les puissances impérialistes et capitalistes. Nous voyons apparaître dans sa géographie le concept de la lutte des classes qui contrairement aux positions marxistes n'enlève aucunement à l'individu le rôle de protagoniste de cette lutte. Pour Reclus, le progrès n'a de sens que si les droits de l’homme sont renforcés. N'oublions pas qu'il est anarchiste et qu'il reste fidèle à ses motivations premières. Sa géographie n'est pas neutre, elle est militante et se veut comme telle. On peut y lire le message d'un communisme libertaire.

Reclus prend goût à l'écriture et enchaîne avec un nouveau livre, l’homme et la terre. Il s'agit de la synthèse de ses idées, de sa conception du monde en 6 tomes et quelques 3500 pages grand format... Il cherche à montrer l'évolution des hommes sur terre, le progrès, le conflit, la situation économique et culturelle et tout ceci dans un rapport de force global.

Dans la partie qui nous occupe plus particulièrement, Reclus se montre amer sur notre évolution. Dans ces morceaux choisis, il fait oeuvre de ce que nous appellerions aujourd'hui de la géopolitique et de la géostratégie. Il critique fortement l'impérialisme.

Dans son chapitre 2, “sur la ville”, il pense qu'elles sont des dangers. Il les appelle les Babylones modernes. Il prévoit un mouvement démographique de la campagne vers la ville et il analyse ce mouvement. Il ne se prive pas de discourir sur les personnes qui déracinent les paysans pour les amener dans les usines. Il nous parle des ces villes tentaculaires, destructrices de civilisations qui nous font régresser vers la barbarie. Il analyse les causes des déséquilibres entre la ville et la campagne, la concurrence entre les villes, les villes de pouvoirs (économiques et financier). Il annonce le lieu futur de la spéculation et de l'exclusion, de l'air irrespirable et de l'insalubrité, les ghettos, le déplacement quotidien des masses ouvrières, il critique les cités-jardins.

Dans son chapitre 3, “Latins et Germains”, il procède d'un mouvement qui part des périphéries pour aboutir au centre de son raisonnement. Il commence donc par nous parler de la Palestine et de la tolérance. En parlant de cette région, il critique notamment les velléités de colonisation européenne et lâche quelques piques en direction des Anglais. Ensuite, Reclus nous parle des massacres en Arménie dont il pense qu'il s'agit d'un phénomène d'importance pour l'Europe car il montre comment la Turquie dépend de cette dernière, sur le plan financier notamment. Dans son mouvement, il finit par arriver en Italie, où il dépeint l'opposition nord - sud; en France qu'il ne voit pas comme la grande puissance mais comme une des grandes puissances et parle de la perte de ces colonies. Enfin, il nous décrit une Allemagne dont il dénonce l'impérialisme qui d'une façon ou d'une autre tentera de coloniser l'Europe.

L'oeuvre d'Elisée Reclus est une oeuvre de critique fondatrice de la géographie critique. Mais elle a été vite oubliée et a été “ boycottée ” durant une soixantaine d'années. Pendant un certain temps, être un anarchiste ou un communiste libertaire n'était pas trop bien vu. Dans les années septante cependant, on redécouvrit la géographie critique et avec elle Reclus, qui fut enfin reconnu pour son anticipation politique.


3.2 Paul Vidal de la Blache [1845-1918]

Paul Vidal de la Blache reflète tout à fait le repli de la France sur elle-même. Il appartient à une famille de professeurs et de militaires et entreprend une carrière des plus classique. Il va à Paris où il entre à l'Ecole Normale. Selon la tradition il apprend l'histoire et non la géographie. Après sa formation d'historien, il continue ses études à l'école d'Athènes. Il se découvre, après la guerre de 1870, une fibre de géographe. La guerre franco-allemande est un tournant pour beaucoup de jeunes de l'époque. Le gouvernement français décide de faire la promotion de la géographie car il estime que la défaite de 1870 est imputable à la méconnaissance qu’on les Français de leur territoire national. Paul Vidal de la Blache devient donc professeur de géographie et voyage à travers l'Europe, l'Afrique du Nord et l'Amérique du Nord.

Il fait oeuvre de géographe dans un contexte anti-allemand. Il écrit ses livres pour valider la place de la France et de régions qui constituent le pays. La région est l'unité de base de sa réflexion. Il s'agit de l'espace où tous les hommes ont su créer un genre de vie avec la nature. Le type de création du milieu humain diffère d'une région à l'autre. Paul Vidal de la Blache expose comment les diverses régions naturelles sont originales et que chacune à un genre de vie particulier. Il montre aussi combien il existe des complémentarités entre des régions, et c'est en raison de ces complémentarités qu’elles se regroupent pour finalement former un Etat qui est caractérisé à la fois par la diversité, les caractères propres à chaque région, par l'unité et la complémentarité entre les régions.

Le pays dont il nous parle est, évidemment, la France. Cet Etat dont l'organisation en une unité commune est possible car il existe une langue et une culture commune. Paul Vidal de la Blache tente de redécouper la France en régions nouvelles correspondant mieux à son histoire des régions naturelles. Sa redéfinition sera effectivement accomplie, grossièrement il est vrai, une soixantaine d'années plus tard.

Il fonde une école de pensée qui va d'abord chercher à faire pour chaque région une étude spécifique. Chacun de ces étudiants devait écrire un livre sur la région où il était envoyé. Il s'agissait pour eux d'analyser les conditions naturelles de la région et comment elles étaient exploitées par les hommes. Cet examen systématique des régions françaises s'étendit rapidement aux régions de l'Europe occidentale et finalement au monde entier. Contacté par Armand Colin, adversaire de Hachette, Paul Vidal de la Blache écrit la nouvelle géographie universelle. En fait de l'écrire, il coordonne l'oeuvre globale car il demande aux spécialistes des régions de faire chaque partie de l'ouvrage, celui-ci étant destiné à remplacer l'oeuvre de Reclus trop politisée et trop peu scientifique à son goût. La géographie de Paul Vidal de la Blache est une géographie du détail et elle va marquer l'enseignement de la géographie qui se contentera longtemps de faire apprendre le nom des pays, leurs capitales, les reliefs, les rivières, les fleuves, etc.

La géographie de Reclus est une science de synthèse alors que celle de Paul Vidal de la Blache est une science de l'original, de l'idiographie. C'est la géographie encyclopédique. Son avantage est de faire découvrir le monde et spécialement des régions inconnues. Son désavantage est celui de la recherche d'une identité spécifique. Elle perd de sa neutralité. Elle est à l'origine des découpages de l'Europe après la première et la seconde guerre mondiale et de l'Afrique de l'ère post-coloniale. Ce morcellement africain est l'héritage direct de l'époque coloniale dans laquelle les géographes ont trouvé une certaine homogénéité, toute artificielle, pour créer des Etats-Nations. Ils ont procédé à un découpage sur les valeurs, c'est-à-dire les ressources naturelles, les régions naturelles et les différentes visions coloniales. Ils n'ont pas jugé bon d’utiliser les valeurs antérieures à la colonisation, comme les tribus, ethnies, territoires de chasse, etc.


Paul Vidal de la Blache, par sa pensée, va infléchir toute une série de mouvements de géographies du social de la première moitié du 20ème siècle; grâce notamment à son ouvrage, la France de l'Est. Sa réédition met en lumière comment  les géographes français voyaient leurs relations avec l'Allemagne; sa place est dans l'Europe qui se bâtit. Le livre lui-même est à la fois une géographie régionale et interactionnelle entre les régions, une géographie des enjeux que représentent ces régions pour les grandes puissances. Il s’agit de géopolitique, de la géographie de la mise en place des frontières. Avec Paul Vidal de la Blache, nous avons à faire à la première analyse en terme de puissance. Comment les puissances occidentales se sont-elles organisées pour façonner l'histoire géopolitique de l'Europe? Il nous présente, pour illustrer son propos, une histoire du peuplement de l'Europe et il défend le concept d’une puissance occidentale, qu'il se représente comme l'ensemble de l'Europe. Il nous met en garde contre l'absence de cette puissance unitaire seule capable d’éviter les conflits et les visions nationalistes génératrices de conflits.

Il nous décrit la France de 14 comme une puissance somnolante, l'Angleterre comme une puissance désabusée et engourdie, la Russie comme hésitante face à l'Europe tout en voulant se ménager des voies de communication avec elle. Il s'attarde longuement sur l'Allemagne qu'il voit comme un bloc puissant et compact vivant sur son prestige économique et militaire. Ce pays, nous dit-il, a su influencer des pays comme l'Autriche et la Suisse. Cette nation est le pilier de l'Europe centrale et se situe entre la Russie et l'Europe occidentale. Elle manque d'espace et veut s'en ménager, le lebensraum. Il s'agit pour l'Allemagne, maintenant, de se dégager des espaces sur ses marges et de rechercher la continuité territoriale de son peuple qui se situe dispersé entre l'Autriche, la France, La Hongrie, etc. La confrontation avec la France et la Russie ne peut être évitée. Paul Vidal de la Blache voit la reconstruction européenne au travers d’un conflit à venir.

Il nous parle aussi des ces petits Etats faisant face aux grandes puissances et qui n'existent que par leur farouche volonté d'indépendance. Le seul moyen pour eux de maintenir leur indépendance est de se regrouper dans une union. Projet difficile, il le leur accorde, mais nécessaire face à une Allemagne qui a cédé à sa tentation en cherchant à se ménager son propre espace.

En prenant l'exemple de l'Alsace et de la Lorraine, il montre que la paix n'est en fait qu'une trêve. Il analyse dans son oeuvre la détermination des conflits et des frontières, germes de nouvelles querelles par l'abstraction ethnique de leurs découpages.

Cette géographie de Paul Vidal de la Blache a eu son importance, car c'est elle qu'il faut dépasser pour pouvoir créer une instance supranationale et retrouver l'essence de la géographie, c'est-à-dire une géographie explicative. Dans les années 50, nous assistons aux prémisses de la fin de sa géographie à cause de la cartographie aérienne et de la rupture que va créer l'apparition, dans les années 60, de la nouvelle géographie qui veut redevenir ce qu'elle était chez les Grecs et Reclus, autrement dit une science explicative qui se doit de décrire et d'expliquer le monde.


4. Les courants actuels de la géographie ou la nouvelle géographie et quelques une de ses spécialisations.

Les modèles géographiques sont constitutifs des courants d'une époque. En 1950, il y a un retour à une volonté scientifique, on découvre de nouvelles possibilités pour étudier le monde social, comme les statistiques, les techniques de calcul, l'informatique, etc. C'est ce que nous avons appelé la recherche néopositive, c'est-à-dire l'utilisation des moyens statistiques pour fonder une nouvelle géographie, économie, etc.

Il y a un changement fondamental; avant nous cherchions à décrire et comparer des régions et nous nous attachions à leurs différences et leurs originalités. Maintenant, la géographie est devenue une science qui explique les régularités et les caractères communs. Il ne s'agit plus d'une science idiographique mais d'une science nomothétique, de la recherche des similitudes. Nous cherchons dès lors à expliquer les processus spatiaux comme la signification du concept de frontière par exemple. Au lieu d'utiliser une méthode descriptive, la géographie va chercher à modéliser le monde pour l'expliquer. Elle procède d'une démarche déductive en utilisant des hypothèses qui mènent à des concepts qui sont eux-mêmes testés par la statistique et l'informatique, pour finalement obtenir un modèle.

En 1968, apparaît la nouvelle géographie qui est à dominante anglo-saxonne, américaine notamment. Elle reflète une évolution du monde. Il s'agit d'une géographie scientifique cherchant à quantifier le monde et expliquer comment se produisent les interactions spatiales et comment s'organisent les mouvements économiques, les réseaux urbains, etc. Nous avons plutôt à faire à une géographie appliquée, une science à la fois explicative et praxéologique. Elle veut participer à la reconstruction du monde détruit par la guerre. C'est l'époque du développement économique, du lancement de la société de consommation. On s’aperçoit que tout le monde ne participe pas de la même façon au développement. Il y a des régions qui deviennent plus riches, d'autres plus pauvres, d'autres encore qui restent à leur niveau d’antan. Que ce soit aux Etats-Unis, en France ou en Angleterre, il n'y a pas une égalité de la reconstruction et nous pouvons mesurer ces inégalités. Celles-ci ne pouvant plus être attribuées au milieu physique mais aux théories qui vont être développées et appliquées comme celle du centre - périphérie par exemple.

Il y a un mouvement global de participation des disciplines à la reconstruction. L’aménagement du territoire et l'apport de la géographie à celui-ci est un exemple parmi d'autre de réorganisation de l'espace avec l'aide d'une praxis. Il faut tout de même avouer qu'il y avait un optimisme méthodologique, les chercheurs ayant l'impression que nous pouvions tout quantifier et tout modifier. De cette volonté de reconstruire le monde, de reconcevoir les nations, d'envisager un monde plus agréable est née plusieurs courants géographiques.

La géographie économique, fondée sur le raisonnement économique et dont l’objectif est de participer à la reconstruction et essayer de donner à toutes les régions les bases économiques pour son propre développement.  La géographie en général trouve un champ d'application énorme dans l'économie.


La géographie écologique lie le développement et la reconstruction à des préoccupations écologiques. Elle a pour principale base les liens entre les hommes et l'environnement, les autres étant des principes de type généraux. Il s'agit pour elle d'observer les régularités écologiques et de comparer les lois de la nature et les lois des humains. Elle procède ainsi pour ce que nous appelons l'écologie urbaine où elle tente de démontrer que les hommes en milieu urbain se comportent de la même manière que des animaux en situation de conflit. C'est le groupe le plus fort qui envahit le groupe voisin et lui succède dans l'espace, il s'agit de la notion d'invasion et de succession. La géographie écologique procède par une application analogique, par exemple la théorie d'implantation végétale qui est appliquée sur l'implantation humaine. Ainsi, les théories générales en biologie, en physique, etc. peuvent être utilisées en géographie écologique. A noter qu'au début de son existence, la géographie écologique ne se souciait pas des ressources et de leur finalité.

La géographie critique profite de la science et des connaissances pour améliorer la situation dans certains pays, villes, etc. Pour elle, la simple évaluation équivaut à une reproduction. Il ne s'agit pas pour elle de reproduire mais aussi d'anticiper et de donner des moyens pour améliorer et modifier les choses. C'est une géographie de la justice sociale très engagée, il peut même s'agir parfois d'une géographie de la contestation du système. Elle critique le rôle du géographe dans les domaines politiques et militaires qui ne font que reproduire l'inégalité et sa naturalisation.

Toutes ces géographies ont quelque chose en commun, elles posent au monde six grandes questions:

      

1) Où?

    

2) Combien?

La géographie quantitative.

 

3) Jusqu'où?

La question des limites.

 

4) Qui?

 

5) Comment?

 

6) Pourquoi?

 

Ces questions sont celles qui doivent être posées pour comprendre comment évolue notre monde.

 

 

 

 

 



[1] Suivant que la pointe du triangle est, respectivement, en haut ou en bas.